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Sur une typologie des langues construites

Detlev Blanke, le fameux linguiste et interlinguiste allemand décédé en 2016, a publié dans un article paru dans une monographie consacrée à l’interlinguistique1 une typologie originale des langues construites. Là où la grande tradition, depuis Couturat et Leau2, divise les LAIs selon l’origine de leurs traits grammaticaux et de leur vocabulaire (a priori, où tout est créé ex nihilo ; a posteriori, où tout est inspiré des langues naturelles ; et mixtes, où se mélangent des traits a priori et a posteriori), traits qui restent bien souvent théoriques faute d’utilisation réelle, D. Blanke se propose justement de classifier les langues construites uniquement par leur « rôle réel dans la communication » (« real role of communication », p. 68). Sur cette page, je propose de présenter puis de discuter cette typologie.

La typologie de D. Blanke

Avant de réellement décrire sa typologie, D. Blanke décrit 19 étapes (steps) idéal-typiques que doit traverser toute langue construite pour passer de l’état de projet à celui de véritable langue. En voici la liste, avec des exemples des langues pour chacune :

NuméroÉtapeExemple (en italique mes ajouts personnels)
1Publication de la structureL’immense majorité des projets s’arrête ici
2Production de textes, parfois dans un petit journal dédiéRo, arwelo
3Correspondance internationaleUropi, sambahsa mundialect, kotava
4Organisation des adeptes et propagande organiséeIdiom neutral, neo
5Création d’une littératureLatino sine flexione
6Parution de quelques petits journaux
7Parution de textes spécialisés
8Enseignement relativement répanduOccidental-interlingue, interlingua (IALA)
9Utilisation internationale oraleIdo, volapük (xixe siècle)
10Usage pratique spécialisé (journaux et organisations)
11Réseau développé d’organisations nationales et internationales
12Littérature variée
13Enseignement bien répandu (parfois soutenu par l’État)
14Grands événements internationaux périodiques
15Programmes radio périodiques
16Distinctions politiques et sociales claires au sein de la communauté développée des locuteurs
17Mouvement indépendant de jeunesse
18Éléments culturels originaux
19Bilinguisme chez des enfants (souvent de familles internationales)Espéranto

C’est en fonction des étapes franchies que l’on dresse la typologie des LAIs. Entre les étapes 1 à 4, nous sommes face à un projet de langue construite (planned language project) ; entre les étapes 5 à 9, face à des « semi-langues » construites (planned semilanguages) ; c’est seulement entre les étapes 10 et 19 que l’on peut proprement parler de langue construite (planned language). Il n’existe donc qu’une seule langue construite : l’espéranto3.

Discussion

Le premier point qui frappe à la lecture de ces trois pages au sein d’un article qui discute bien d’autres choses est la conclusion : de tout ce qu’on appelle communément « langues construites », seul l’espéranto en est une. À bien y réflechir, cela est logique, et il est déjà reconnu que l’espéranto est la seule langue construite à être devenue vivante, c’est-à-dire évoluant seule par l’usage. Ce n’est donc pas dire grand chose d’autre ici.

Ensuite, il est clair qu’internet change la donne. En effet, une grande partie des points touche à la publication, monde qui a bien changé depuis 1989. Il est beaucoup plus facile de publier (= rendre public) qu’avant, même des projets non-terminés (regardez le gelota) et a contrario publier des journaux papier est devenu plus difficile et moins utile. Témoins certains petits journaux, comme le volapükiste Vög Volapüka, qui existaient en papier mais ne sont plus disponibles qu’en PDF sur le net. Où classer les blogs et les sites internet ? Selon moi, au point 2. La publication de la structure (point 1) peut aussi se faire sur internet, plus besoin que la publication soit dans un opuscule papier.


1 : Detlev Blanke, « Planned Languages — A Survey of Some of the Main Problems », in : Klaus Schubert (éd.), Interlinguistics. Aspects of the Science of Planned Languages, Berlin-New York, Mouton de Gruyter (Trends in Linguistics. Studies and Monographs 42),‎ 1989, p. 68-70.

2 : Louis Couturat et Léopold Leau, Histoire de la langue universelle, Paris, Hachette, 21907 (disponible en ligne).

3 : Mais D. Blanke précise bien que, si seul l’espéranto est passé de l’état de projet à celui de vértiable langue, tant les projets que les semi-langues méritent l’attention du linguiste (p. 70). L’espéranto n’est pas supérieur intrinsèquement, et son unicité dans l’histoire des langues construites vient plutôt de péripéties historiques.